Les cabinets de curiosité(art.4)
photo R. DumouxCette question majeure des cabinets de curiosité est très riche en exemples et en anecdotes. Nous avons passé en revues ses définitions, ses origines,, ses divers aspects, ainsi que des exemples très caractéristiques.
Ce dernier article apporte en conclusion quelques exemples à l'origine des cabinets de curiosité et il en dégage des aspects plus philosophiques ou artistiques.
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- Un antécédent des Studioli du 15 ème est la collection de Jean de Berry.
Elle constitue une nouveauté par rapport aux trésors d'église ou d'état et elle reconnaît la valeur esthétique des objets. Cette collection a un aspect universel et elle est franchement humaniste.Un inventaire en est fait en 1401.
Deux axes dans ce cabinet:
- On peut y distinguer des Pretiosa : une grande variété de matériaux, et en particulier, les pierres, les rubis, le corail ou l'ambre etc
- Une autre catégorie, les Curiosa comportent des dents de requin, une mâchoire de géant, un oeuf d'autruche, des reliques, la tunique de la vierge à Chartres.
La collection du duc de Berry est d'une grande ampleur dans son programme avec des objets d'art et de la nature mais aussi des collections de manuscrits.
Tel le livre des Merveilles du Monde sur l'orient et la terre sainte.
On parle des reliques du temps biblique, venues de ce proche orient. mais on découvre aussi des terres lointaines et fabuleuses . Les merveilles du monde décrivent des hommes et des animaux monstrueux, des rites de cannibalisme ou des cérémonies déconcertantes.
Il y a encore, les encyclopédies d'Albert le Grand, de Thomas d'Aquin, et toute une floraison d'études et de classifications naturalistes. On y invoque la Discoride, on reprend des textes anciens d'Aristote ou de Pline.
Une profusion d'images du monde de la pensée qui présente cependant une hiérarchie de la pierre à la plante, à l'animal, à l'homme, à Dieu.
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photo R. Dumoux
On retrouve déjà dans la collection du duc de Berry les aspects de la psychologie du collectionneur qui animent tous les collectionneurs dont nous avons parlé.
Cette psychologie correspond à la théorie des humeurs qui fait apparaitre les mécanismes de défense, les symptômes obsessionnel, répétitifs, addictifs.
Touit ceci est lié à la recherche forcenée, aux dérives et collusions imprévues.
Cet esprit du collectionneur contient en lui un mouvement, un tropisme mélancolique, avec la passion inquisitrice, le goût du secret, la ratiocination, la folie de l'accumulation, les jeux hybrides ou de la transmutation des formes. Il y a aussi un fétichisme de l'art de collectionner.
C'est l'interrogation existentielle infatigable sur la limite entre la vie et la mort, sur la fragilité de l'existence.
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photo R. DumouxLa fin des collections et des cabinets de curiosité est contemporaine de l'Encyclopédie au siècle des Lumières.
Le progrès scientifique a avancé considérablement : le rationalisme s'impose et créé une coupure entre le monde des choses de la nature et les choses "miraculeuses".
Le merveilleux passe au rang d'enfance des idées: à la suite de cela, il y a une perte d'intérêt et de curiosité pour des pièces considérées longtemps comme irremplaçables, étranges ou occultes.
Le 18 éme siècle définit des certitudes et trace des frontières très précises; il attribue aux collections anciennes une réputation de confusion.
Ainsi au siècle des lumières il y aura d'une part la collection scientifique et d'autre part des dépôts poussiéreux, les musées naturalistes avec les collections d'art.
Ce nouvel ordre scientifique ne cohabite pas avec l'art. La nouvelle organisation scientifique créé une classification, construit des séries et les complète. Il ne s'agit plus d'accumuler le plus grand nombre possible d'objets dans le désordre.
R.Dumoux
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Les cabinets de curiosité (art.3)
Ainsi qu'il est prévu, dans cet article seront examinés deplus près certains cabinets de curiosité qui au cours des siècles ont été particulièrement spectaculaires.
En préambule, il est intéressant d'évoquer le frontispice du grand oeuvre scientifique de Francis Bacon "l'Instauratio Magna" de 1620.
Cette illustration gravée est très symbolique de tout un esprit qui est à l'origine des cabinets de curiosité.
"C'est l'image fameuse d'un navire lancé toutes voiles dehors sur un océan qu'aucun horizon ne limite.Seules deux colonnes d'Hercule marquent les limites du monde connu et dessinent le seuil de l'inouï ouvrant sur des lieux absents des cartes. (qui appellent la curiosité) C'est un espace infini qui reste à découvrir et s'offre à l'esprit humain."
Dans cette perspective il est passionnant de visiter de près plusieurs cabinets de curiosité et d'évoquer des grandes figures de collectionneur.

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-Le cabinet de Manfredo Settala 1666 à Milan. Settala était un constructeur d'instruments scientifiques et mécaniques: microscopes, télescopes, compas, horlogeries. (Milan était un centre de production d'objets minutieux)
Ce personnage collectionne toutes sortes d'objets et aussi des créations personnelles et des automates. Il a créé un catalogue en 7 volumes selon les thèmes de ses collections.
De plus, il fait exécuter près de 300 dessins de ses objets par divers artistes. Ces dessins sont assemblés en volumes selon les thèmes.
L'espace de son cabinet est aussi saturé mais il est plus ouvert que dans d'autres collections.
Il occupait 4 pièces: Les objets collectés étaient des squelettes, des automates, des échantillons végétaux et minéraux des peintures et objets archéologiques, des armes.
L'ensemble était disposé selon une scénographie qui faisait une mise en scène baroque de l'architecture..
A sa mort, ses funérailles furent accompagnées d'un cortège extraordinaire de ses pièces les plus remarquables et étranges. Happening surréaliste digne d'un grand artiste pour qui la mort est l'image vécue de la vanité.
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- Le Cabinet de Ferdinand 2 au château d'Ambras au Tyrol, 1550- 1575.
Le château d'Ambras est situé près d'Innsbruch en Autriche. Les collections sont constituées de Merveilles de la Nature, d'oeuvres d'art et de monstres humains. Elles étaient abritées dans la Kunstkammer du château. On pouvait y voir des requins, des défense de cerf, des écorces.
Des portraits de géants ou de nain, par exemple d'un nain sur un corps d'avorton.
Enfin près d'Ambras il y avait une famille dont tous les membres étaient couverts de poils: des hommes poilus ou hommes chat.
Ce cabinet présente aussi des spécimens de coraux sur des supports de plâtre, des oeufs d'autruche.
(Le corail est utilisé pour figurer rochers, arbres, saintes femmes, Christ et larron.)
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- A Bologne, un cabinet est très important, celui de Ulysse Aldrovandi, le plus connu de l'histoire de la curiosité.
Aldrovandi était philosophe et recherchait un échantillonnage le plus complet possible. Il rassemblait, observait et comparait.
Ses 2 principales armoires comportaient 4550 tiroirs.
Le cabinet d'Ulysse Aldovrandi est une attraction de Bologne.
Ce personnage est un bricoleur obsessionnel: il écrit des notes sur des bouts de papier placés dans des sacs classés par ordre alphabétique puis collés sur des feuillets.
Ainsi il laisse 375 volumes de papier de ces notes.
Les corps qu'il ne pouvait posséder en réel, il en rassemble les représentations: ainsi il a constitué une collection immense de tableaux commandés à des artistes:
- 8000 panneaux peints a tempéra représentant des objets exotiques.
-7000 animaux fruits et minéraux.
-7000 plantes séchées.
Ce cabinet se prolonge dans le livre. Aldrovandi compile une encyclopédie interminable: 83 volumes manuscrits pour lesquels sont exécutés des bois gravés.
Un exemple: "Monstrorum Historia" rassemble tous les exemples connus de monstruosités animales et humaines.
Parfois il verse dans le fabuleux: 2 célèbres cas d'hirsutisme voisinent avec des représentations fantasmatiques de races décrites par Pline.
Cette collection phénoménale, Aldrovandi va la léguer à la ville de Bologne en 1603.
photo R. Dumoux- Un cabinet prestigieux est celui de Rodolphe 2 de Habsbourg à Prague.
C'est sans doute un cabinet de curiosité mais en plus il est l'expression d'un tempérament qui rythme et structure les collections.
En effet Rodolphe 2 a connu un certain nombre de problèmes qui détermine un comportement particulier.
En 1574, à 27 ans, il aune 1ère attaque et puis une autre 4 ans après ; il va donc fuir Vienne pour Prague. Jusqu'en 1600, il assume son rôle de prince avec un cérémonial de fêtes, carnavals, mises en scène par des artistes comme Arcimboldo.
Il fait une grave crise dépressive vers 1600 et cela va accuser son retrait du monde et son appétit pour les oeuvres d'art les plus variées.
Son frère va essayer de le destituer mais il résiste grâce à ses collections malgré une grave crise de mélancolie, 5 ans après.
Le retrait du monde, le refuge dans l'art, le désir insatiable d'acquisitions nouvelles, la recherche du rare et du bizarre: cela fait de Rodolphe 2 l'archétype du collectionneur de cabinet de curiosité.
Cet appétit insatiable le conduit à penser le monde en séries, en ensemble qu'il s'agit de compléter, naturel ou artistiques (il collectionne aussi les Amours des dieux de Corrège)
Derrière cette grande variété, il y a une unité fondamentale avec des analogies. Et la mélancolie justifie le projet de ses collections. En fuyant le réel il embrasse la diversité de la création.
Les objets acquis par Rodolphe ont une sorte de magie qui rassure et protège contre l'angoisse de la perte et de l'abandon.
Il collectionne tous objets et demande à des agents de lui acheter n'importe quoi pourvu que sa curiosité soit piquée: ils lui apportent des objets de toute l'Europe.
De plus autour de lui il rassemble des techniciens, des artistes, savants qui vont réaliser des pièces extraordinaires.
Dans le château de Prague, il accumule 800 pièces pour sa collection de tableaux.
Cette Kunstkammer abrite des naturalia, des scientifica ( globes, instruments d'astronomie,horloges), des artificialia ( meubles, monnaies, oeuvres antiques,armes, textiles) et une bibliothèque.
Cette collection d'art et de curiosités impressionne toute l'Europe. Elle est sans commune mesure avec les collections d'italie mais elle leur ressemble par le fait leur but est de rassembler mais aussi de manipuler et d'inventer.
C'est une double quête physique et métaphysique qui motive son activité de collectionneur.
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Quelle sera l'évolution de ces cabinets de curiosité?
Nombreuses au 17 éme siècle, les collections se comptent par centaines au 18 ème.
Les amateurs particuliers et les savants on pris le relai des princes. Ensuite les divers cabinets sont intégrés dans les collections des princes.
Paradoxalement, la fin des collections de curiosités est contemporaine des projets de l'Encyclopédie dans l'Europe des lumières. Un esprit scientifique plus critique et plus construit est en train de s'élaborer.
R.Dumoux
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Les cabinets de Curiosités.(art.2)
L'idée de cabinet de curiosité a déjà été abordée dans un article précédent relatif aux collections.
Et relativement aussi à mon travail fait de collections de tableaux , de grandes toiles peintes de 5 mètres, comme de multiples dessins ou d'objets étranges récoltés dans la nature.
photo R. DumouxJusqu'au 3 sept 2007, à Vienne une exposition majeure au muséum d'histoire naturelle présente les collections des cabinets de curiosité de Rodolphe 2 de Habsbourg.
(En ce moment la Biennale de Venise (Quand le temps devient art au Palazzo Fortuny) accorde une attention à cette question.)
C'est donc aussi au titre de l'actualité que j'écris cet article sur les curiosités.
"Vanité des vanités tout n'est que Vanité": Dans les cabinets de curiosité, le temps est partout à l'oeuvre.
L'approche des Vanités conduit à considérer tout ce qui touche aux objets et à leur collection.
Plusieurs articles importants seront consacrés à ce thème. Pour l'instant, je ne ferai que la définir historiquement et géographiquement, avec divers aspects de ses composants.
Comme nous l'avons noté dans le 1 er article sur les curiosités, on peut observer dans certaines demeures, des lieux étranges, en Europe, du Nord au Sud, à la fin de la Renaissance.
Ces endroits sont cachés ou visibles dans les résidences royales ou chez les apothicaires.
Les cabinets de curiosité sont un capharnaüm sur les murs et les plafonds avec des meubles de rangement, des rayons, des cassettes. On y trouve des objets d'ivoire, des crânes de singe ou d'oiseaux, des cornes de licorne. La Nature se mêle à l'art.
A notre époque, depuis 20 ans, on voit resurgir les cabinets de curiosités.Et ils ont parfois une grande influence sur la création artistique.
photo R. DumouxChronologiquement, il est intéressant de dresser une sorte d'inventaire des cabinets de curiosités au cours des siècles.
(Dans d'autres articles il sera question de certains exemples de cabinets décrits dans le détail.)
- Avant les cabinets de curiosité, les trésors des églises (ex : le trésor de St Denis) comme les collections privées (comme celle de Jean du Berry) sont les préfigurations des cabinets.
Les trésors rassemblent des reliques, fragments à valeur magique..
-On pourrait citer parmi les antécedents, également les trésors des temples grecs.
- Un tableau de Jean de Breughel sur les 5 sens représente la vue: il est l'équivalent d'un cabinet et il présente des coquillages, des instruments scientifiques, globe, sphère armillaire, télescope ou antiquités et bustes romain. En somme il regroupe des Naturalia et des Artificialia.
-1 er exemple d'importance: le musée de Ferrante Imperato apothicaire à Napoli (1599) Il a aussi un catalogue énumérant son contenu: livres, bocaux, coquillages , créatures au plafond.
-Le studiolo de François 1 er.
C'est une pièce hermétique du Palazzo vecchio avec des peintures, des cadres, des niches et écrins.
- Le cabinet de Francesco Calzolari. (1622) où mammifères oiseaux et poissons sont suspendus au plafond. Les étagères sont encombrées d'objets naturels et de d'oeuvres artistiques soignées.
-Le cabinet du Danois Ole Worm: il est réservé aux naturalia mais il accorde aussi une grande place à des sujets de curiosité tels que le latin, la physique, la médecine, les runes et antiquités danoises.
-Le Kunst und naturalien Kammer de Halle en Allemagne, est le cabinet le mieux conservé qui nous reste. Il avait un rôle éducatif et il se développa à partir d'objets d'anciens élèves devenus missionnaires: objets orientaux, coquillages, minéraux, fossiles, coraux.
-Le cabinet de Manfredo Settala, à Milan 1666. L'un des plus riches avec un catalogue. (il fera l'objet d'un chapitre particulier)
-La collection impériale de Vienne: il est composé de tableaux dans la partie supérieure et au dessous dans les vitines,ce sont des ivoires, oiseaux de paradis etc.
-Le cabinet de Ferdinand 2 au château d'Ambras au Tyrol (1550-1575) connu pour ses hommes poilus. Nous en reparlerons ultérieurement.
-En Angleterre il faut noter les Naturalia de John Tradescant. Il collectionne des espèces botaniques et il va créer un jardin médicinal.
Cette collection sera léguée à Elias Ashmole qui va l'enrichir avec des coquillages, des oiseaux, des oeuvres d'art, des Bouddhas ou des costumes amérindiens.
-En Italie encore Cospi Ferdinando assemble des pièces rares pour servir l'histoire. Homme d'affaire des Médicis, il collectionne les antiquités romaines, étrusques, égyptiennes.
-A Bologne , c'est Ulysse Aldovrandi, personnage hors norme de la curiosité car il cherchait un échantillonnage le plus complet possible. Nous en parlerons plus en détail.
-Enfin une illustration magnifique de l'esprit du collectionneur, c'est la figure de Rodolphe 2 de Habsbourg dont il sera question dans un autre article.
Il fit construire à Prague un bâtiment spécial pour abriter ses collections vers 1580 et il collectionnait les productions des artisans et artistes et aussi les merveilles naturelles.
Dans le même lieu il assemblait des choses de l'art (ARTIFICIALIA) et les curiosités de la nature (NATURALIA) Ce sont deux termes qui sont très utilisés dans le domaine des curiosités.
(Un livre remarquable d'Adalgisa Lugli reprend ce titre (Naturalia et Artificialia) et je me permettrai d'en transcrire certains propos car ils sont très révélateurs du contenu et de l'esprit des curiosités.
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