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Prise de conscience de la difformité et représentation au public.

 

 

En 1878, un régisseur de cirque, du nom de Claessen, demande au préfet de police à Paris de présenter au public  une Fille-Singe de l'albanie. Et de fait cette fille sera présentée dans une sorte de ménagerie. Quelques mois plus tard, on exhibe un phénomène : 2 enfants reliés sur le même tronc. Ils  sont présentés par leur père Battisto Tocci en Italie, Suisse et Autriche.


En 1884, à Londres, un chirurgien va visiter dans la boutique d'un épicier parmi des déchets, un spécimen humain repoussant : c'est John Merrick, l'homme éléphant.

Un médecin réputé cherche dans les bas-fonds de Londres des spécimens tératologiques, tels un enfant microcéphale entre macaques et lions.

Toutes ces curiosités pouvaient être montrées en public dans des baraques appelées "entre-sorts": on entre et on sort et on voit des hommes bizarres, des veaux ou brebis étranges et des femmes à barbe, qui constituent un réjouissement routinier.
Dans cette collection extraordinaire, il y a aussi des pathologies sexuelles et de fameux spécimens tératologiques en bocaux. Mais de plus on commence à ajouter à ce spectacle des illusions d'optiques de monstres tels des femmes araignées ou des décapités qui parlent.

C'est donc à partir des années 1880 que se situe l'apogée de la représentation public de l'anormal.
C'est à partir de là qu'apparaissent les 1ères formes du spectacle et de l'industrie du divertissement avec l'exhibition du corps anormal ou difforme.

On met aussi en scène les différences raciales, de façon à percevoir les discriminations entre les corps. On va créer des zoos humains et des villages indigènes dans les jardins d'acclimatation et expos universelles;  ce sont des expos anthropo-zoologiques de sauvages côte à côte avec les monstres : on introduit alors une confusion entre difforme et lointain. (Déjà pour Pline, les confins lointains du monde étaient peuplés de races monstrueuses.)
(Cette fusion du monstre et du sauvage est présente en 1856 à Paris dans les présentations du Dr Spitzner, qui mêle des bustes Hottentos avec un foetus monstrueux ou un enfant crapaud.)

Le monstre est mis en scène et il est un modèle puissant pour démontrer la normalité et aussi inviter à l'hygiène ou à la prophylaxie .
La curiosité pour les bizarreries et le tératologie est d'origine ancienne.


  Cette forme de culture visuelle (culture qui va s'atténuer dans les années 1930) débute en 1841 avec l'installation d'un musée à New- York à Manhattan, le musée de Barnum qui se consacre à l'exhibition des monstres humains. Il recevra 41 millions de visiteurs et disparaîtra dans les flammes en 1868.

- Barnum fut un musée avec des collections d'histoire naturelle dans un but d'éducation populaire :
- Il donne aussi des spectacles en présentant toutes les anomalies possibles.
- Barnum avait acclimaté les monstres humains dans un centre de loisir en proposant des démonstrations scientifiques, des conférences sur la phrénologie ou le messmerisme (à propos de l'influence de l'aimant sur notre constitution).
- A Barnum, il y avait aussi des spectacles de danse, des pièces de théâtre sur fond de panoramas. - On organisait des concours du plus beau bébé par exemple et on faisait rugir les tigres ou danser les tribus.
- C'était une forme de Disneyland de la tératologie, le début de l'industrie du divertissement. Avant Barnum, le corps monstrueux n'est qu'une bizarrerie de petit commerce, un artisanat.

- Barnum est une industrie du spectacle, c'est à dire que l'on va inventer et faire passer de faux monstres pour des vrais : on va par exemple créer de toute pièce une sirène avec un corps de poisson et une tête de singe. On conçoit des mises en scène du corps monstrueux, des dispositifs scéniques, des effets spéciaux, des illusions d'optique. La monstruosité est accompagnée d'un décor : on présente toute une panoplie d'orientalisme avec des frères siamois d'asie. Ou bien des jungles de carton pâte et des fictions exotiques.
- Barnum fut l'apothéose du nanisme : Tom Pouce parcourt l'Europe en carrosse. On cultive le burlesque : l'homme squelette épouse la femme la plus grosse, le géant tombe amoureux de la naine.


Toutes ces excentricités correspondent aussi à des dépaysements de voyage et elles sont liées au tourisme: 
dans les hautes Alpes, on peut acheter l'image du crétin du Pelvoux; ailleurs c'est un idiot du village ou un cul de jatte ou en Auvergne un ermite hirsute dont on collectionne la photographie.
On va installer un village de nains à l'expo universelle de 1937 aux Invalides. On en achète des cartes postales, cela jusqu'à la 2 ème guerre mondiale.

Tout cela est un voyeurisme de masse proche de la pornographie parfois (tels les corps dénudés des frères Tocci), qui consacre la prise en compte de la difformité et sa large diffusion publique.
(l' exhibition de l'anormal avait pour objet la propagation d'une norme corporelle)

Cependant un genre de photographie va apparaître: la photographie médicale qui peu à peu va changer la sensibilité vis à vis de l'anormal et du corps monstrueux. Tel sera l'objet du prochain article.

R.Dumoux
www.viapictura.com

Tag(s) : #Répertoire iconographique